Journée de la Coreb en juin 2017

Hilde Kieboom

Vincent Flamand

Etre religieuse aujourd'hui, une chance?

Intervention du Père Jean-Claude Lavigne, op,
ancien directeur général de « Economie et Humanisme »
lors de la journée de réflexion et d’échange
organisée par la constellation belge de l’Union Internationale des Supérieures Majeures (UISG)
Le samedi 17 novembre 2012, à Gand

Etre religieuse aujourd'hui, une chance ?

I. UNE CHANCE A DECOUVRIR

Au moment où la chronique d'une mort annoncée semble le discours habituel, corroboré par les statistiques (le nombre des religieuses en Europe a diminué de 50% en 20 ans), par ce que nous voyons (beaucoup de cheveux blancs et des personnes souvent fatiguées ou malades), par les rumeurs négatives de l’opinion publique et par une absence de novices à l'horizon..., parler de chance semble une manière de refuser de voir la réalité (ou utiliser la ‘méthode Coué’) en faisant croire que tout va bien.
Face aux réalités que nous connaissons, soit nous restons dans le rêve mensonger (le ‘tout va bien’ en survalorisant quelques frémissements ou nouvelles communautés), soit dans la résignation mortifère (attendons la mort sans bruit et sans trop de stress), soit encore dans la sinistrose accélératrice du drame (quelle jeune rejoindrait un groupe de pleureuses et de geignardes qui se plaignent de l'absence de jeunes ?). Il y a peut-être une autre posture plus réaliste, plus objective, à tenter.
Une première étape s'impose, comme un bilan de compétences, une évaluation des ressources.

1.    L'impuissance comme ressource

Quand Jésus envoie ses disciples seuls pour la première fois pour préparer sa venue et lutter contre le mal, il les appelle à ne rien prendre avec eux (Mc 6,7-13 ; Lc 9,3...). Ne prendre rien qui ne soit indispensable à la rencontre des hommes et des femmes sur les chemins et qui devienne obstacle, partir sans rien d'autre qu'eux-mêmes et leur foi. Seule leur personne importe et celle-ci doit être délestée de tout ce qui donnerait une puissance. Cette parole est aussi pour nous. Il faut donc nous délester de l'inutile pour se retrouver soi, fragile et démuni ; tel est le chemin de la vie religieuse en tout temps et pour tous les âges.
Les vœux que nous avons prononcés ne nous orientaient-ils pas vers ce délestage en nous proposant un écart par rapport aux logiques dominantes dans le monde, un écart qui nous conduisait vers les « sans » (pouvoir, amour ou paroles) pour les accueillir et à travers eux accueillir le Christ ? Ne nous faisaient-ils pas quitter les sécurités pour être disponibles à Dieu et aux autres ? La vie religieuse est toute entière dépossession dans cette perspective de la rencontre.
La dépossession ne se réalise pas uniquement à travers les choix que nous avons faits volontairement par notre engagement religieux définitif, elle se réalise aussi à travers les délestages que la vie et l'histoire nous imposent, malgré nous. Que ces dépossessions soient la maladie ou la moindre mobilité, la réduction des effectifs de nos congrégations, l'absence prévisible de relève, les crises internes... Ces déprises doivent être lues tout comme nos vœux... et doivent être des moyens d'accueillir les plus fragiles de nos contemporains et ainsi de ratifier notre impuissance pour être disponibles.
Cette kénose qui nous est proposée par nécessité, nous l'acceptons mal alors qu'elle poursuit le travail que nous avons commencé au début de la vie religieuse. C'est là qu'il faut se rappeler cette parole de St Paul 2Co 12,10 :  « Mais il m'a déclaré : ‘Ma grâce te suffit : ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. Je n'hésiterai donc pas à mettre mon orgueil dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ habite en moi. C'est pourquoi j'accepte de grand cœur pour le Christ les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les situations angoissantes. Car, lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort.’ »
La vie religieuse s’inscrit dans l’impuissance, la faiblesse… autant institutionnelle que physique, affective, économique ou même psychologique. Elle ne l’a pas toujours été au cours de l’histoire et, en cela, elle a cédé à la tentation du pouvoir, de la domination des puissants. Notre situation actuelle nous libère de cette perspective. C’est ce que Mgr Rouet affirme en écrivant en 2001 chez Bayard : « La chance d’un christianisme fragile ».
Dans la Somme Théologique, St Thomas d’Aquin distingue (IIa, IIae, q 139-140) la force qui est une vertu, et la puissance qui est une tentation de la vaine gloire, de la domination vaniteuse. A la suite de St Paul, la vie religieuse est forte quand elle est faible. De plus, notre Dieu n’est pas le Dieu des puissants mais des petits, des faibles ; il choisit toujours les derniers (cf. A. Durand, 2009). La faiblesse est une valeur en christianisme et donc dans la vie religieuse. Il ne faut pas faire de cette situation une raison de pleurnicherie, mais une chance ; elle est une force face à la société qui survalorise la puissance. Les faiblesses que rencontre la vie religieuse sont une force, celle des dépossédés.
L’enjeu n’est cependant pas la valorisation de la faiblesse, mais ce qu’elle permet et ce pourquoi elle est honorée en christianisme : elle doit permettre l’accueil en supprimant des barrières, en ouvrant des espaces. Ainsi nous serons forts si nous accueillons ceux et celles qui sont écrasés, humiliés ou oubliés : accueil de leurs cris et de leurs situations -c’est là le patrimoine le plus traditionnel de la vie religieuse-, et si nous savons aussi nous accueillir nous-mêmes dans nos fragilités et nos peurs, en ne les masquant pas. Cette situation permet alors d’interroger la société qui ne croit qu’à la toute-puissance pour gérer le monde et à la nécessaire domination des plus brillants et des plus combatifs ; par là, la vie religieuse s’inscrit dans la contestation prophétique modeste et réelle.
La faiblesse permet ainsi d'accueillir Dieu le Très Bas (Christian Bobin), le puissamment faible (Etienne Babut, Cerf, 1999), de ne pas mettre trop d'obstacles à son surgissement... pour laisser son désir de demeurer en nous s'actualiser (Jn 15). Ce que nous appelons la crise de la vie religieuse pourrait alors constituer une véritable libération de nos carcans pour l'accueil de Dieu en vérité.
Un tel déplacement évangélique est difficile à admettre car en contradiction avec l’air du temps, mais il ouvre des pistes fortes pour la vie religieuse telle qu’elle est. A une condition : qu’elle mette son énergie dans l’accueil (autant par la prière que par la visitation, la participation, les engagements …), et qu’elle ose dire publiquement que d’autres manières de vivre sont fertiles dans la modernité. Et non pas que nous consumions notre peu de force à nous autodétruire, ne pensant qu'à notre dégénérescence.

2.    L’offrande comme autre ressource

C’est là un des paradoxes chrétiens les plus importants : c’est en donnant qu’on reçoit. Qui donne sa vie la gagne, alors que celui qui la garde la perd. Jésus affirme souvent cette logique inversée qui fait que donner/offrir est une véritable richesse.

En ce lieu faible qu’est la vie religieuse, il s’agit d’accueillir et de recueillir le monde et soi-même. Recueillir le meilleur et soutenir ainsi entre nos mains fragiles ce qui naît de toutes parts. Recueillir les cris, les désespoirs, les larmes, les innovations, les initiatives, la créativité et la joie et faire apercevoir que la réalité ne s’épuise pas dans le non-sens. La vie religieuse se doit d’abord de recevoir la vie comme elle reçoit le Christ qui a été le premier à s’approcher de nous. Recevoir comme un veilleur, un guetteur, avec un regard perçant lancé vers l’horizon. Avec un cœur aussi qui sait être compatissant, concerné et fraternel. Cela peut inviter à partager le quotidien ordinaire des gens dans leurs lieux de vie, à avoir un ministère d’écoute, à rencontrer des amis et à partager l’existence de nos contemporains.
La vie religieuse doit occuper cette place modeste et essentielle de celui qui reçoit, qui est là, qui tend une main et écoute..., puis laisser passer l’intensité de la douleur dans la main de Dieu, dans son cœur, Lui offrir. Il nous l’a dit : « J’ai entendu le cri de mon peuple. »  (Exode 3,9). Laisser passer aussi comme un cadeau offert la joie des naissances et des rires, des combats gagnés et les éclats de la vie joyeuse dans ce même cœur. Recevoir alors de Dieu lui-même quelque chose comme une infinie douceur à faire passer de nous vers ceux et celles que nous avons accueillis pour que la vie soit plus heureuse.
C’est dire ici la richesse qu’est l’intercession qui parfois se fait aussi louange. La vie religieuse est entre la douleur et la douceur, comme un pont, un lieu de passage. Un espace de circulation non seulement pour ce qui est douloureux, mais aussi pour ce qui est joyeux. C’est occuper une place majeure et pourtant modeste et belle qu’être là, en priorité et à plein temps, à la fois chacun de nous et collectivement. C’est être aux premières loges du monde qui est et qui devient. Non comme un spectateur passif mais comme un acteur impliqué, que cela soit là encore par la prière, la liturgie, par le partage concret, par l’amitié… et par une capacité d’analyse aiguë, critique et vigilante car les malheurs sont souvent silencieux quand les larmes se sont épuisées et que les journaux ne trouvent plus assez de sensationnel pour faire pleurer les gens. Capacité d’analyse aussi pour les bonheurs fugaces, minuscules, et pourtant trames de notre quotidien.
Offrande encore de nos limites et de nos péchés (cf. Origène), et ceux de nos institutions… Dieu les accepte et les transforme : ce qui devrait faire de nous des femmes et des hommes libres, ayant expérimenté la miséricorde de Dieu et donc capables de la faire comprendre aux autres.
Offrir le monde et nous-mêmes -nos corps et nos intelligences, nos cœurs et nos désirs- en affirmant ainsi le primat du don sur tout autre geste. Car le don fait le lien là où l'accumulation égoïste crée des fractures et du chaos ; il produit une dynamique (le contre-don) alors que la lutte pour soi, soit entraîne la violence, soit ferme par la peur la relation avec l'autre. La vie religieuse atteste l'importance du lien et du don (cf. Marcel Mauss) à travers notre vie commune et la mise en commun de nos biens et de notre temps. Par là elle est une dénonciation de la priorité donnée aux biens et non aux liens, même si cela est modeste, incomplet et non sans tensions. Se mettre ensemble est un moyen pour s'encourager à cette offrande sans condition, pour échapper à la tentation de tout reprendre à travers l'orgueil ou la mise en scène de sa bonne image.
Se donner non seulement aux membres de nos communautés mais au monde dont nous sommes partie prenante en inscrivant la générosité comme une valeur essentielle : Jésus se donne sur la Croix pour toute l'humanité, de génération en génération, sans rien demander en échange mais ouvrant à la conversion (voyez le centurion au pied de la croix, Mc 15, 39).

3.    La parole de Dieu comme ressource

La fréquentation de la parole de Dieu dans la liturgie des Heures ou la lecture personnelle (la lectio divina) n’est pas réservée à la vie religieuse mais cette dernière organise une partie importante de nos vies autour de la Parole. La lecture de la parole de Dieu pour se tenir aux aguets des passages de Dieu dans nos existences et dans celles de nos contemporains, mais aussi pour percevoir les conversions à laisser opérer. La parole de Dieu : des lettres d’un ami à ses amis pour les soutenir, leur dire le poids de l’affection, mais aussi les défis qui ne peuvent pas être éludés. A travers la lecture de sa parole, Dieu se laisse rencontrer, se découvre de plus en plus profondément, intimement.
La vie religieuse, en se tenant près de la Parole, a cette chance d’approcher Dieu. Elle sera plus près encore dans la lecture communautaire ou ecclésiale (avec d’autres), en entendant cette Parole à travers la diversité des cultures, des points de vue générationnels, des sensibilités différentes. L’Ecriture s’ouvre à la polyphonie qui est la manière dont parle le Dieu de la Bible, du Premier et du Second Testaments, et devient alors sel pour la vie et non alibi pour justifier nos habitudes.
La lecture de la parole de Dieu fait découvrir des situations qui ne sont pas ajustées avec le Royaume de Dieu, qui sont de l’ordre de l’injustice qui déplaît à Dieu, du mensonge des hypocrites. L’Ecriture accomplit ainsi sa mission de dévoiler (He 4,12) ce qui est œuvre des ténèbres. La lecture de la Parole nous fait percevoir ce qui est obstacles contre la fraternité et nous engage à nous impliquer dans la lutte contre ces maux (que Jean-Paul II appelait structures de péché, Encyclique Sollicitudo rei socialis). La parole de Dieu est donc une source de lucidité sur les valeurs de notre société et sur la justesse des comportements et des décisions. Il n’y a jamais une linéarité simple entre la lecture et les décisions, mais il y a un appel à une réflexion qui empêche d’accepter sans discernement les situations socio-politiques antiévangéliques.
La parole de Dieu est donc une ressource pour la vie religieuse et pour tous les chrétiens qui sont désireux de goûter à cette parole. La question que chacun doit se poser, c’est celle de son rapport à la parole de Dieu : notre trop faible fréquentation n’est-elle pas une des causes de notre manque de prophétisme ?
La parole de Dieu est livrée à travers les paroles de la Torah, mais aussi des prophètes. Jésus est un prophète assassiné (et plus que cela), et dans sa Transfiguration, il nous invite à le contempler en présence de la Loi et des Prophètes. La parole de Dieu parle des prophètes, mais nous invite aussi à devenir à notre tour prophètes (roi, prêtre et prophète), et nous procure les moyens de l'être en nous donnant les mots de Dieu pour qu'ils deviennent nos mots, les promesses de Dieu pour que nous les actualisions, nous qui sommes ses fils et filles... La parole de Dieu est le trésor qui fait de nous des prophètes, bien au-delà de ce dont nous sommes dignes, et c'est là une des définitions traditionnelles de la vie religieuse, à entendre de manière modeste (comme le bouvier ou celui qui s'occupe des sycomores), et collective : nous sommes des prophètes institutionnels (même si parfois nos institutions sont plutôt des obstacles à la prophétie et un peu des aréopages mystiques et prophétiques (UISG, 2010), avant d'être personnels.

4.    La vie commune comme ressource

C’est une richesse, mais nous savons aussi sa difficulté et les échecs que nous y rencontrons. Si les problèmes de la vie commune sont grands, peut-être plus aujourd’hui qu’hier à cause des changements culturels dans la vie familiale et le développement de l’individualisme contemporain, ne sous-estimons pas l’appréciation qu’en font les laïcs. Ils savent apprécier les petites réussites communautaires car ils en connaissent l’improbabilité.
La vie commune est d'abord une dénonciation prophétique de l'individualisme banalisé, de l'égocentrage tranquille, et une annonciation d'une alternative. Il est possible de penser le monde non pas à travers la dynamique de la concurrence et de la lutte des loups contre les loups, mais à travers celle de la coopération, l'aide mutuelle, l'amitié... La vie religieuse propose un autre style de vie que celui de la mondialisation néo-libérale et en cela elle est moderne et pertinente par son impertinence même à remettre en cause les paradigmes contemporains. Si la vie religieuse perd cette dimension, elle se perd..., ce qui ne signifie pas qu'on ne peut pas témoigner du Christ par d'autres voies (du type institut séculier, béguinages...)
Si la vie commune est déjà une richesse, elle doit être le point de départ d'une aventure plus globale pour devenir pleinement ressource pour plus de vie. Cinq étapes d’enrichissement peuvent être identifiées (même si chacune a sa valeur propre) :
L’étape de la non-agression active, qui fait de la vie religieuse une école de paix ;
L’étape de la « convivance », qui fait de la vie religieuse une école de « l’être-ensemble » ;
L’étape du cosmopolitisme, qui fait de la vie religieuse une école d’ouverture ;
L’étape de l’hospitalité, avec ce qu’elle suggère comme relations réciproques, comme déplacements. Elle fait de la vie religieuse une école de l’accueil.
L’étape de la fraternité proprement dite.

L’expérience de la vie commune, même avec nos multiples limites et nos difficultés à vivre ce que nous professons, fait de nous des hommes et des femmes différents, avec un style de vie et de regarder la vie différent. C’est de ce style de vie qu’il faut pouvoir rendre compte, pas seulement par des mots mais par notre bonheur, car nos contemporains sont à la recherche d’un « autre monde possible », comme le disent les altermondialistes.

5.    L'enjeu des identités

A travers ces différentes réflexions, la question centrale est celle de l'identité qui est celle de tous nos contemporains qui vivent un monde multiculturel et multi-sexué. Tant que nous ne sommes pas clairs avec notre identité, il nous sera difficile d’être fiers et heureux d’être religieux/-ses, de témoigner et ainsi d’appeler d’autres à nous suivre. Ce questionnement sur l’identité est en fait ce qui compromet les richesses dont nous avons fait précédemment une rapide évaluation, mais il peut aussi nous aider à mieux assumer ce que nous sommes et donc à donner du poids et de l’intensité à nos richesses.
L’identité est plurielle et éclatée (cf. Amin Maalouf, Les identités meurtrières, 2001), et ceci caractérise la modernité. L'enjeu est alors d'articuler peu à peu les différentes dimensions identitaires et de les rendre de moins en moins incohérentes. Là est la difficulté en particulier pour les plus jeunes (les moins de 65 ans !!!), que nous accusons trop vite de manquer de maturité ou d’avoir des problèmes psychologiques (alors que nous voyons ou nommons moins les rigidités psychologiques des plus anciens). Dans cette recherche de cohérence, il faut placer, non pas de manière englobante (comme c’était le cas dans les années 60), mais de manière structurante, notre identité de religieux/-se. Nous sommes autres que seulement religieux/-se, mais cette facette de nous-mêmes est centrale et donne une dynamique autre.
L’identité qui émerge des différentes facettes de ce que nous sommes est un mouvement ; elle n’est pas figée. La vie religieuse est moins un état qu’un chemin et une ouverture. Dans cette avancée nous nous humanisons, nous expérimentons une fertilité (si cela n’est pas le cas, il faut s’interroger sur la pertinence pour nous de notre choix de vie). La vie religieuse est pour donner la vie. Mais nous savons que ce n’est pas un chemin tranquille et que les échecs sont nombreux…, et l’activisme n’est pas le moindre.
Il faudra aussi accepter l’identité qu’induit l’âge, le vieillissement. Ce sera le temps où l’identité ne se déclinera plus en activisme, en agenda rempli, en positions valorisantes. Ce sera alors le temps du lâcher prise, de la dépendance mais c’est un temps actif où le regard admiratif, où l’accueil et le soutien des plus jeunes, une présence pacifiante, doivent être privilégiés. Il n’y aura plus rien à prouver et à faire reconnaître. Dans cette identité apparemment fragilisée, la force de l’Evangile peut se faire plus grande, et le ‘bien vieillir’ devient une prédication en actes qui peut donner envie de suivre le chemin qui a permis cette belle évolution. Mais si la fin du chemin est marquée par l’amertume ou la révolte, sa force est radicalement amoindrie.
Dans cette perspective dynamique, il s’agit moins de visibilité (le paraître), que d’une lisibilité tant pour nous que pour ceux et celles que nous rencontrons : donnons à comprendre le travail de Dieu dans des personnalités faibles et modestes !
Parler d’identité, c’est aller plus loin que la problématique du témoignage ou du signe. Il s’agit de nos personnalités en ce qu’elles ont pris un risque et qu’elles vivent de la relation avec le Christ. C’est cette relation qui invite à prendre la parole, à dire ce qui anime notre vie. Le temps de la parole est revenu, pas celui des trompettes reconquérantes, mais celui de la nomination de Celui que nous cherchons à aimer et qui nous a aimés le premier, Celui qu’annonçait le Cantique des cantiques. Cette prise de parole ne sera vraie que si nous sommes ce que nous disons, si notre identité réelle est celle de sœur et de frère, et cela est exigeant.
Il vaut mieux parler de cohérence progressive de notre identité que de discuter à l’infini de ce qui nous distingue des laïcs ou des instituts séculiers. Notre cohérence s’appuie sur la règle (la vie religieuse comme régulière, régulée), et pas sur un règlement, c'est-à-dire sur une objectivité qui aide à se rendre disponible à l’irruption de Dieu par la vie en commun, la pratique des vœux et un long temps donné à la prière. C’est ce qui constitue le cœur de notre vocation (au-delà du « charisme »), et c’est par là que nous pouvons rendre compte de la vie religieuse comme un itinéraire riche. Mais comme toute vie humaine, rien n’est assuré et cela dépend un peu de nous et des institutions que nous avons mises en place pour nous faciliter la vie et être heureux avec le Christ pour ami.

II. UNE CHANCE A ACTUALISER

Prendre conscience de ses ressources est un premier temps de la découverte de la chance d'être religieuse aujourd'hui. Pour que cette chance ne reste pas virtuelle, il faut qu'elle puisse s'investir dans un certain nombre d'espaces, de lignes de front, pour prendre un langage guerrier. Certaines lignes de front sont anciennes et doivent être approfondies ; d'autres sont plus récentes et liées à la mondialisation qui restructure le monde depuis les années ‘90, organisant une nouvelle culture.
Ces lignes de front désignent des terrains où il semble important d’avoir une présence et une parole (les deux, et pas seulement une présence, car notre modernité est chrétiennement ex-culturée) en tant que religieux/-se. L’existence de ces terrains est une chance pour nous, une chance et un appel à faire des propositions, à pénétrer de manière active… : c’est pourquoi je les appelle « brèches ». La problématique des « besoins » ne me semble pas ajustée car la modernité exprime peu de besoins par rapport à la religion et aux religieux. Et cela fait qu’être religieux/-se aujourd’hui est une posture « intéressante », passionnante même.

1.    La brèche de Simon de Cyrène ou celle de la charité

Elle est de tout temps car c'est à partir de la charité que sera toujours mesurée la foi chrétienne et donc aussi la vie religieuse, une manière parmi d’autres de vivre la foi, que cette charité soit appelée compassion, diaconie, solidarité ou qu’elle se manifeste par la prière ou des actions pratiques. Simon n’est pas venu soutenir Jésus de son plein gré, cela laisse place à l’ambiguïté qui doit être prise en compte dans nos démarches (et même dans notre choix de vie religieuse) ; mais il va aider Jésus comme nul autre à moins souffrir ; il l’accompagnera en ses derniers souffles (accompagnement des mourants) au prix de sa propre douleur. La place des religieux/-ses est là : près de ceux qui meurent, souffrent…, quelle que soit la forme que prend la mort. Accompagner, tenir la main ou poser des gestes efficaces de soin comme le Samaritain de la parabole. Prendre soin des humains, de l’humanité mais aussi, et de plus en plus, de la Création (la Terre). L’humanité et sa Planète sont en danger et ceci appelle une implication de ceux et celles qui croient en la valeur de la Vie et dans le Créateur.
Il y a mille manières de mettre en œuvre cette diaconie : à travers des institutions religieuses, hors d’elles dans des lieux laïcs, dans la proximité humaine des quartiers et des homes, des associations, dans les « missions ad-gentes »…. C’est là la tradition la plus classique de la vie religieuse, source de nombreuses congrégations caritatives et d’innovations sociales tout au long de l’histoire. Classique au point de recouvrir parfois la vocation religieuse par l’activité sociale et même l’activisme…, ce qui pèse quand vient l’âge de la retraite et qu’on a l’impression de ne plus exister sans ce travail, et qu’alors la vie religieuse devient lourde.
Quand vient l’âge, il faut savoir passer la main à d’autres et c’est encore suivre Simon (qui n’a rien demandé pour son œuvre), en ne retenant pas pour soi un pouvoir. La charité qui nous a animés doit aller jusqu’à cet ultime abandon sous peine de se disqualifier à la fin. La prière et le souci fraternel seront les moyens de continuer la mission…, et la charité d’écouter les autres raconter leur vie trépidante sans être cynique ou vouloir parler de soi et de son temps.

2.    La brèche d'Amos ou celle de la justice et de la parole de vérité

C’est la fonction prophétique de la vie religieuse. La vie religieuse n’est pas seulement une école de charité, elle est aussi une école de justice. Les religieux/-ses n’ont pas toujours eu une parole libre pour défendre la justice, le droit des personnes… lorsqu’ils se faisaient les relais des puissants de ce monde, mais ils l’ont parfois été de manière radicalement évangélique au cours de l’histoire, et nos congrégations en sont souvent les fruits. Le centrage de la vie des religieux/-ses sur le Christ rend plus sensible aux enjeux même si les congrégations n’ont pas toujours pratiqué cela en interne ou ont parfois noué des complicités avec les injustices.
Les prophètes et en particulier Amos affirment que la relation à Dieu conduit à ajuster la vie économique et politique, que Dieu ne peut pas se réjouir de l’humiliation faite aux pauvres… ; et Jésus reprend ces postures prophétiques. A la suite de ce mouvement prophétique les religieux/-ses se sont souvent engagés pour défendre les plus pauvres et leurs droits (Justice et Paix), mettant en œuvre ce que disaient Paul VI (Populorum progressio, 1967 ; Evangelii nuntiandi, 1976), ou Jean-Paul II (Sollicitudo rei socialis, 1987), articulant évangélisation et engagement solidaire. Certains d’entre nous se sont engagés syndicalement, politiquement ou dans des associations (ACAT, Amnesty…). L’engagement pour le développement des pays du Sud et la solidarité avec les populations du Sud les plus défavorisées constituent aussi un terrain d’engagement. La plus jeune génération est moins sensible à cette démarche, préférant le face-à-face ou la compassion directe aux médiations du politique.
Le prophétisme met en œuvre une « visitation » (la rencontre, l’écoute et le dialogue), une dénonciation des forces de mort qui travaillent le monde et une annonciation qui ouvre des perspectives d’alternatives. Le prophète n’est pas un super-héros mais un/-e passionné par la parole de Dieu à laquelle il s’identifie totalement pour organiser sa vie ordinaire. Les religieux/-ses sont porteurs de cette dynamique prophétique. Le Magistère ne cesse de l’affirmer, par exemple : Benoît XVI : « La vie consacrée est appelée à ce témoignage prophétique, liée à sa double aptitude contemplative et active. Il est en effet donné aux consacrés de manifester le primat de Dieu, la passion pour l’Evangile, mis en pratique comme une force de vie et annoncé aux pauvres et aux laissés-pour-compte de la terre ».
Il revient donc aux religieux/-ses d’être, avec d’autres, des porteurs de la Parole de vérité et de vie en contradiction avec les logiques sociétales ou politiciennes. C’est là un des lieux qui doivent nous requérir : statut des migrants, droits des personnes, lutte contre le racisme et la discrimination…, au-delà des positions idéologiques, avec des analyses…, et dans nos liturgies, nos célébrations. Notre prière doit en particulier soutenir ceux et celles qui se donnent aujourd’hui encore – les militants – pour que l’humanité progresse.
Ces manières d’être religieux ne sont plus très « à la mode » mais elles n’en restent pas moins essentielles pour dire l’amitié de Dieu avec les plus fragiles à travers les tentatives de faire bouger les structures de péché et les causes qui engendrent la misère et la souffrance. Elles évitent de ne faire que du replâtrage sans faire évoluer la société et sans participer à ce que Louis Joseph Lebret (dominicain, fondateur d’Economie et Humanisme) appelait la montée humaine qui conduit toute l’humanité à progresser vers un plus grand bonheur.
Dans ces engagements, les religieux/-ses se retrouvent avec d’autres qui sans croire en Dieu se battent pour une avancée de l’humanité. Il y a là des espaces pour le dialogue, la relation et un véritable témoignage.

3.    La brèche de Samuel ou celle de l’écoute

Dans le monde contemporain, il est difficile de trouver des lieux pour être écouté sans que cela soit pénalisant. Chacun se bat pour lui-même et ne peut pas exprimer sa fragilité. La mondialisation a rendu plus vaste le champ des luttes économiques et culturelles, et chacun doit s’intégrer dans ce combat pour la survie. Or ce combat épuise et les vaincus sont nombreux. Même parmi les vainqueurs, les questions du sens de cette lutte se font plus pressantes.
Les religieux/-ses ont là une brèche où avancer : celle de l’écoute, de l’accompagnement, du discernement ; brèche aussi de l’éthique et du chemin avec les acteurs de la vie sociale, économique, culturelle ou politique. Il y a là un champ immense et une « demande ». Celle-ci se formule moins comme une demande de réponse que comme une demande d’écoute qui permet la formulation et donc l’élaboration de positions par le sujet lui-même.
Notre expérience communautaire devrait faire de nous des experts en écoute. Puisque vivant avec d’autres nous avons à les écouter, à comprendre ce qui les anime et à valoriser ce qu’ils font. Nous devrions…, mais bien évidemment nous ne le sommes qu’insuffisamment. Néanmoins, nous avons une certaine expérience que nous pourrions mettre au service de nos contemporains un peu perdus dans la mondialisation. Ecouter demande un peu de formation, mais surtout un cœur, une capacité à se décentrer de son égo, à ne pas chercher à imposer ses vues. Cela n’est pas facile nous le savons, mais pas impossible.
Samuel ne savait pas écouter. Il savait entendre une voix, mais il a dû apprendre auprès d’Eli, qui s’est fait disponible et a pris du temps, comment écouter et répondre en interrogeant la voix. Ecouter ce qui parle et se tenir disponible à ce qui se dit, à ce qui se cherche entre les mots. Ecouter les gens, proches dans notre communauté et plus lointains, et les aider à cheminer dans leur propre histoire. Ecouter Dieu à travers ces récits où se forgent les identités (cf. P. Ricœur sur les identités narratives) pour participer à leur advenir. Ecouter Dieu aussi qui nous parle, à chacun de nous, au cœur dans la prière et dans l’Ecriture, et demande notre disponibilité et notre attention.
Etre des hommes et des femmes d’écoute. Comme l’écrit le prophète Isaïe : « Le Seigneur m’éveille chaque matin, il éveille mon oreille pour que j’écoute comme un disciple. Le Seigneur m’a ouvert l’oreille et moi je ne me suis pas dérobé » (Is 50,4) Dieu éveille notre écoute.
Le renouveau de la demande de « direction spirituelle », d’accompagnement est une tendance lourde de notre société et les religieux/-ses ont toute leur place en ce lieu à condition de ne pas jouer au gourou. Il s’agit d’écouter et de le faire de manière gratuite, pas simplement sur le plan financier mais aussi sur le plan du pouvoir, de la manipulation, de la jouissance dominatrice qui sont des attitudes malsaines. Jésus n’a pas été un gourou mais un homme d’écoute et un éveilleur de liberté (cf. la « femme adultère »). C’est là un chantier pour nous.

4.    La brèche de Marie ou celle de la prière et du silence

Marie retenait tout en son cœur et a vécu la plus grande relation d’intimité qui soit possible avec le Christ. Elle a donné son corps comme porte du ciel pour que le Messie naisse en notre monde. Elle est (cf. Marialis cultus, 1974) le modèle des orants, des priants. Marie nous suggère la posture la plus essentielle pour nous religieux/-ses : la prière et le silence. Ces attitudes ne sont pas réservées aux contemplatifs ; elles concernent toutes les manières d’être religieux/-se.
La prière et le silence sont le cœur de l’expérience que veut rendre possible la vie religieuse. Nous sommes réunis à cause de cela et nos organisations concrètes nous invitent à nous centrer sur ces pratiques. Les plus jeunes sont particulièrement sensibles à cette dimension structurante de la vie religieuse et fuient les communautés où la prière et le silence n’ont qu’une partie congrue. Ces plus jeunes sont sensibles aussi aux temps d’oraison devant le Saint sacrement ou d’autres formes de piété qui parfois agacent les plus anciens. Ce ne sont pas là des attitudes réactionnaires de la part des plus jeunes (cela peut l’être, mais pas toujours).
Les plus jeunes expriment là une requête partagée par leurs/nos contemporains : le besoin de silence dans un monde ultra-bruyant, le besoin d’intériorité dans un monde d’activisme effréné, un besoin de paix dans un monde de conflits et de concurrence. Ce n’est pas le moindre des signes qui nous est donné à travers la demande des entreprises d’offrir des temps de silence et de retraite pour leurs cadres supérieurs.
Silence et intériorité sont deux facettes complémentaires dont nos contemporains éprouvent le besoin et que nous pouvons honorer. Elles sont le « cœur de notre métier » et nous sommes attendus là, aujourd’hui, plus que dans les domaines plus traditionnels du social ou du sanitaire (même si nous pouvons en ces domaines apporter quelque chose d’original).
Etre des lieux où nous prions, où la prière peut être partagée (de manière plus ou moins ouverte selon les traditions), où la prière peut être apprise, devient très important. Etre des lieux où du silence peut être trouvé et où chacun peut se recentrer est un service à la société et à la foi. Notre expertise en ces domaines apparaît comme essentielle. Mais il faudrait que sur ces points nous soyons clairs et que nous puissions rendre compte de notre expérience spirituelle, de notre relation personnelle au Christ, que nous puissions rendre compte de notre espérance (cfr 1P 3,15). Or bien souvent la pudeur ou notre manque de réflexion nous conduisent au mutisme et nous bloquent alors même qu’il y a une attente à ce niveau.
Lorsque la prière est celle de l’Eglise et qu’elle est nimbée de silence et de beauté, et pas seulement une pratique ésotérique, notre offre de prière devient un chemin d’évangélisation bien plus profond que la seule annonce dans les rues.
Les démarches spirituelles que l’on pointe souvent comme un retour des enjeux religieux (ce qu’elles ne sont pas) fonctionnent sur l’émotion, la subjectivité et une quête de toute-puissance. Ce champ du spirituel doit être entendu mais surtout travaillé et transformé, évangélisé. Les propositions en ce domaine sont souvent bien acceptées si elles sont ouvertes sans être floues ou amalgamantes, et si elles sont rigoureuses sur le plan théologique ou de la tradition spirituelle chrétienne.
Prier et apprendre à prier, se tenir silencieusement devant Dieu et offrir du silence ne requiert rien de particulier, il n’y a pas d’âge pour cela. Le seul impératif, c’est de pratiquer nous-mêmes et d’oser en parler.

5.    La brèche de la bien-aimée du Cantique des cantiques, ou celle de la diaconie de la beauté

Un des accès à Dieu pour nos contemporains, ou pour le moins au Transcendant, est celui de la beauté, de l’art (cinéma, musique ou peinture…). Ils sont ouverts et émus devant des paysages et de manière générale devant la nature. Ces domaines sont encore porteurs du divin et favorise l’humanisation de chacun. Comme l’écrit H. Urs Von Balthasar, la beauté est la porte du ciel (La gloire et la croix, t 1) : «  La beauté est le dernier mot que l’intellect réussit à prononcer avant de céder le pas au savoir de l'incompréhensible ».
Le Cantique des cantiques est un hymne à la beauté de l’humanité, de Dieu, de notre âme quand Dieu la visite. La beauté se révèle dans la quête, la poursuite, la rencontre enamourée. Le Cantique des cantiques mêlant le spirituel et le corporel évoque un espace qui chante Dieu dans toute la Création. Bien sûr, le monde est souvent enlaidi, dégradé…, mais c’est là l’œuvre ou le manque d’action de notre humanité qui ne sait plus admirer.
La tradition de la vie religieuse a toujours donné une très grande importance à la beauté, voulant offrir au monde une expérience de Dieu à travers le beau : beauté des lieux, des bâtiments, de la liturgie…, et nos contemporains y sont sensibles. La beauté est une pédagogie pour faire avancer vers Dieu.
Nous ne sommes pas tous d’accord sur ce qui est beau et ne l’est pas. La querelle sur la musique ou la peinture est éternelle mais nous avons à inscrire ce souci du beau dans nos espaces communautaires, nos lieux et temps de célébration. La liturgie est souvent une pierre d’achoppement dans nos communautés à cause de nos sensibilités différentes, mais des célébrations qui ne sont pas belles (souvent assez amples) risquent peu d’attirer des jeunes et des moins jeunes, et aujourd’hui la liturgie est une véritable méthode d’évangélisation.
Une telle attention ne signifie cependant pas faire dans le luxe petit-bourgeois ou le clinquant branché, mais d’avoir le souci de signifier que Dieu est beau et qu’il nous voit ainsi. Cet aspect ne doit cependant pas effrayer ou humilier nos amis, et en particulier les plus blessés par l’existence, qui ne bénéficient pas d’un tel cadre, qui ne s’y sentiraient pas à l’aise et surtout ne pourraient pas nous inviter à leur tour chez eux. Le « vrai » beau est souvent simple.
Ce qu’écrit Eloi Leclerc est d’une bouleversante vérité et peut nous inspirer : « Cultiver la beauté sans s’ouvrir à la misère des hommes ou pour la fuir, est une opération stérile. C’est se condamner à ne jamais connaître le grand émerveillement. Mais d’autre part, vouloir venir en aide aux méprisés, aux humiliés, sans leur apporter la lumière de la beauté, c’est ajouter au mépris et manquer la vraie fraternité. Le véritable ré-enchantement du monde ne peut naître que de la rencontre fraternelle des humiliés et de la beauté. C’est seulement quand on voit briller dans le regard des humiliés l’éclat de frère Soleil, avec toutes les couleurs du ciel et de la terre, que l’on peut dire en vérité : aujourd’hui c’est Pâques sur le monde ; aujourd’hui s’ouvrent nos tombeaux. »
Cet appel au beau en fait un vrai service, une diaconie. C’est un appel pour nous même si nous n’aimons pas le rock, la peinture abstraite déstructurée ou minimaliste, ou le cinéma ultra-cérébral… C’est autour de ces manifestations et cette nouvelle culture que se retrouvent les jeunes et c’est avec cela que nous avons à dire la Bonne Nouvelle de la vie véritable qu’est le Christ. Si cela ne semble plus de nos âges, réjouissons-nous au moins des recherches qui se font et soutenons ceux qui se livrent à cette nouvelle aventure pour dire Dieu.
La beauté simple et vraie sauvera-t-elle le monde, s’interrogeait Dostoïevski…. La réponse est que si elle ne le fait pas, elle nous approche cependant du salut. Elle est alors un des lieux où la passion de la vie religieuse peut s’investir.

6.    La brèche de Jérémie ou celle de la parole

Jérémie voulant se protéger d’une mission qui lui semblait impossible évoque son incapacité à parler. Alors « La parole de Yahvé me fut adressée en ces termes : ‘Que vois-tu, Jérémie ?’ Je répondis : ‘Je vois une branche de veilleur.’ Alors Yahvé me dit : ‘Tu as bien vu, car je veille sur ma parole pour l'accomplir.’ Une seconde fois, la parole de Yahvé me fut adressée en ces termes : ‘Que vois-tu ?’. Je répondis : ‘Je vois une marmite qui bouillonne : sa gueule regarde depuis le Nord.’(Jr 1,11-14)
La parole de Jérémie révèle ce qui naît (le veilleur est aussi le nom donné à l’amandier en fleurs), et ce qui risque de faire mourir. Jérémie nomme, trouve les mots d’alors qui disent le message de Dieu. Trouver les mots pour dire Dieu est le plus grand des défis contemporains, en ce temps du désenchantement, de la déchristianisation et de la sécularisation. Trouver les mots pour dire la place de Dieu dans nos vies de religieux/-ses, pour rendre compte de sa tendresse ; trouver des mots pour dire nos bonheurs et nos détresses.
Ce chantier est prioritaire car la foi chrétienne ne trouve plus les mots que peuvent  entendre et comprendre nos contemporains. Trouver des mots d’aujourd’hui pour dire la foi et ce qu’est la vie religieuse non seulement pour les faire connaître, encore moins pour les « vendre selon un bon marketing », mais parce qu’il en va de la Vie et que nous ne pouvons pas cacher la source de la Vie. Trouver des mots pour expliquer nos gestes, notre manière d’être, notre espérance est essentiel car les nouvelles générations n’ont plus de culture chrétienne et il faut prendre en compte cette nouvelle donne. Il faut reconnaître que la culture chrétienne en Europe est de plus en plus minoritaire et que cela s’accélère, qu’elle paraît archaïque et inapte à aider à faire face à la vie moderne (à la différence d’autres comme le bouddhisme ou d’autres formes religieuses plus chaleureuses).
Il y a donc urgence à s’atteler à ce chantier de l’intelligence de la foi et de la manière d’en parler. Les religieux/-ses peuvent trouver là un défi à relever, non pas seuls (certains laïcs sont parfois mieux formés que beaucoup de religieux/-ses), mais avec d’autres. Notre députation à plein temps pour suivre le Christ devrait néanmoins nous rendre capables de ce travail : catéchèse, théologie… C’est dire l’importance de la formation (à recevoir et à redonner), bien plus grande encore aujourd’hui car les actes que nous posons ne sont plus compris.
Les mots qu’il nous faut trouver ne sont pas forcément des mots dogmatiques, d’autres espaces doivent être explorés : poétique, spiritualité (mystique)…, mais aussi d’autres médias. L’importance de l’internet et des nouveaux médias de communication : ils doivent être investis par notre recherche si nous voulons que nos mots nouveaux soient entendus et aident à vivre. L’importance de nos sites internet pour les jeunes en question sur leur vocation n’est plus à démontrer.
Les laïcs chrétiens attendent de nous une aide dans ce domaine et ne comprennent pas notre abstention ou nos refus au nom de notre incompétence. Les non-croyants peuvent aussi, au cours de leur chemin d’humanité, être demandeurs… La forte requête de laïcs à s’associer de très près aux charismes de certaines de nos congrégations, le charisme appartenant à toute l’Eglise et pas seulement aux consacrés, illustre aussi ce besoin de trouver des mots pour dire l’expérience croyante, et ceci représente une chance.

7. En forme de conclusion ?
A travers ces six brèches, mais il y en aurait sûrement d’autres, se dessinent de formidables champs où la présence des religieux/-ses est requise. Aucun de ces champs n’est hors de notre portée et nous avons ainsi de la chance de pouvoir nous donner sur de nombreux fronts. On ne peut pas tout faire seuls, mais la vie religieuse n’est pas une association floue d’îles autonomes. La vie religieuse peut travailler en réseau et elle travaille avec d’autres dans l’Eglise. C’est ensemble et à partir d’un débat que nous pourrons sinon couvrir tous ces champs du moins identifier des champs prioritaires. La vie religieuse doit travailler en réseau car cette méthode permet de démultiplier les forces.
Sur tous ces domaines, la présence des religieux/-ses n’est pas seulement de l’ordre du faire, elle est de l’ordre de la présence priante, de la bienveillance spirituelle, du souci… : tous et toutes nous pouvons alors nous y investir.
« S'avançant, celui qui avait reçu les cinq talents en présenta cinq autres, en disant : ‘Seigneur, tu m'as confié cinq talents ; voici cinq autres talents que j'ai gagnés.’ Son maître lui répondit : ‘Bien, serviteur bon et fidèle ; tu as été fidèle pour peu de choses, je t'en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton maître.’ » (Mt 25,20)
J’aurais pu citer celui qui avait reçu deux talents et même celui qui n’en avait eu qu’un, car les religieux/-ses n’ont pas plus de talents ou de ressources que les autres chrétiens. Ils ont ce qu’ils sont, avec leurs limites et leurs succès, leur âge et leur enthousiasme parfois émoussé. Et c’est ce qu’il leur faut risquer maintenant, comme au jour de leur profession. Le risque, c’est ce qui est le propre des vivants.
Celui qui avait cinq talents et celui qui en avait deux ont tout risqué et ont obtenu, l’un et l’autre, un gain de 100%. Ces talents leur avaient été donnés vraiment et non pas prêtés ; ils ne les redonnent pas, mais les montrent au Maître C’est leurs biens qu’ils ont risqués. A leur manière, ils ont donné leur vie et en fait, ils l’ont gagnée, reprenant ainsi le commandement de Jésus, d’oser perdre, de ne pas s’attacher (Jn 12,25). Peu importe ce que nous sommes devenus au cours de notre existence, personne n’est disqualifié. A partir de ce qu’il est, chacun est appelé à se relancer. Le Maître récompense ceux et celles qui ne se sont pas laissés dominer par la peur et n’ont pas cherché d’abord leur sécurité, mais aussi ceux qui se reprennent après un temps de déroute.
Cette parabole de Jésus résonne dans chacune de nos vies, comme pour tous les humains, non pour nous condamner ou nous accabler, mais pour nous dire que nous pouvons essayer de nouveau. Jésus nous promet de partager sa joie avec nous. La parabole résonne aussi dans nos institutions, à elles aussi est promise la joie de Dieu.
Est-ce être trop optimiste que de croire que la vie religieuse est plus que jamais un bon lieu pour vivre et aider à vivre ? Peut-être ! Peut-être pas !

Fr Jean Claude Lavigne op
Pour l’UISG, constellation de Belgique, Octobre 2012