La vie religieuse, quel sens aujourd'hui?

Quelles perspectives pour les Religieux et Religieuses  ?

Introduction.

Comme nous le rappellent avec insistance les autorités catholiques, en France notamment, ces temps de crise sont aussi des temps de clarification qui nous incitent à "grandir dans la foi", à nous trouver confirmés dans notre espérance. 

Ce sera aussi la tonalité de mon intervention, qui s'appuiera sur une rencontre récente, en novembre 2010, avec l'assemblée de la CORREF équivalente française de la COREB.

Je vous propose un parcours en trois étapes :
•    Comprendre les enjeux d'une crise multiforme, qui se présente  comme la mise en question d'un certain triomphalisme occidental manifeste au lendemain de la chute du mur de Berlin. Par contraste avec cette période, la démocratie, telle qu'elle s'est développée à partir de l'Occident, ne semble plus aujourd’hui assurée de se généraliser.
•    À la lumière de ces enjeux, nous pourrons considérer l'argument d'une "nouvelle évangélisation". Parler d'évangélisation c'est bien évoquer une relation entre le monde, la société et l'Église. Or et le monde, et l'Église depuis cinquante années, ont profondément évolué.
•    Ayant pris le parti d'une vision de la nouvelle évangélisation, peut-on concevoir une contribution particulière des Religieux et Religieuses ?

1°) Comprendre les enjeux d'une crise multiforme mettant en cause l'assurance occidentale.

Au cœur de ce que l'on nomme une crise économique globale se trouve une incohérence entre l'étendue des interdépendances et l'absence d’une conscience commune qui pourrait nourrir une volonté d'agir, à l'échelle de ces interdépendances, c'est-à-dire à l'échelle internationale. C'est la crainte très claire exprimée par le Pape Benoît XVI, à la fin du premier chapitre de l'encyclique Caritas in Veritate .
En d'autres termes, l'économie internationale sans règles, que l'on nomme aussi économie libérale dérégulée, assèche les liens de solidarité, au lieu de construire une conscience commune. Monseigneur Dagens use ici d'une expression parlante en évoquant une "crise de la raison quantitative"  : enfermée dans le champ trop étroit des démonstrations numériques, elle se montre incapable de concevoir et encore moins de suggérer une limite collective à l'affaiblissement des pouvoirs de régulation. Monseigneur van Luyn, président de la COMECE, rappelle quant à lui que beaucoup d'observateurs non chrétiens, ou ne se référant pas à une conscience morale chrétienne, évoquent une "crise des valeurs" pour donner une explication à ce dérèglement général de l'économie marchande .

Mais l'expression « crise des valeurs », qui suggère que personne ne croit plus à rien, ou n'a confiance en quoi que ce soit, n'est-elle pas un peu forte ?  Ne donne-t-elle pas un peu trop rapidement "la main" aux idéaux philosophiques et religieux du côté desquels nous nous situons ?  Résumer les tendances qui travaillent nos sociétés au simple triomphe de l'avidité et de l'hédonisme n'est-il pas un peu rapide, alors que nous constatons par ailleurs que se forme une conscience civique environnementale, à laquelle les jeunes générations sont attachées ? N'observons-nous pas également un souci de pluralisme et de tolérance, de prise en compte des diversités, valeurs qui ne sont pas sans lien avec celle de l'égalité entre hommes et femmes dont l’influence se manifeste à un degré que nous n'avions pas connu au cours des 40 premières années de l'après-guerre ? 

De même, sur un terrain moins sociétal et plus social au sens traditionnel de ce terme, il serait juste de considérer que le compromis de valeurs sociales, à la fois attachées au dynamisme économique et à la préservation de la solidarité, qui a fait la fortune des économies nationales avant la mondialisation, peine à se reproduire dans le cadre de cette mondialisation, plutôt que de dire que ce compromis est définitivement abandonné . Et si bien des élites, relayées par les médias ont voulu croire que chacun devait être désormais responsable de lui-même et de personne d'autre, cela ne traduit pas nécessairement un mouvement généralisé à l'ensemble de la population.

Ainsi le mouvement incontestable vers la promotion de l'individu au détriment du collectif, ne peut-il être de façon univoque qualifié de triomphe de l'égoïsme. Depuis la chute du mur de Berlin, particulièrement, l'individualisation des comportements va de pair avec la responsabilité personnelle, l’autonomie, la participation volontaire, contreparties de l'égale dignité et de la "non-discrimination". Ainsi par exemple l'Église catholique s'est-elle trouvée du même côté que les défenseurs libéraux de la libre circulation des personnes, du refus de la violence faite aux femmes et aux enfants, lorsqu'elle a défendu les droits des Étrangers ou ceux des minorités Roms.

Plutôt que d'une élimination de la valeur de dignité humaine dans nos sociétés, il faudrait plutôt parler d'un affaiblissement, ou d'une évolution de la culture politique qui a permis jusqu'à présent d'assurer la cohérence entre valeurs individuelles et valeurs collectives .

Acceptons cependant le mot de « crise », à propos des valeurs, en ce qu’il suggère une fermentation, un bouillonnement et donc une grande confusion des esprits. Du coup soyons aussi attentifs à ce que deux lectures concurrentes de ce bouillonnement peuvent être faites aujourd’hui à la lumière de l’Evangile, qui trouvent l'une et l'autre des arguments de justification dans les évolutions sociétales que nous pouvons constater, particulièrement en Europe où l'effondrement du communisme a stimulé la transformation de la culture démocratique. Ces deux lectures ne conduisent  pas cependant la même relation des croyants avec le "monde", le monde au sens où il est évoqué par Saint Jean dans l'ultime prière du Christ à son Père : « Père, je ne demande pas de les retirer du monde ...» .

La première lecture met en avant l'aspect anthropologique d'un bouleversement des convictions éthiques, porté par une nouvelle "raison positive" dominante, selon l'expression utilisée avec force par le Pape Benoît XVI dans une intervention devant le Bundestag qui a marqué les esprits . La culture occidentale dominante et la foi catholique seraient désormais dans un antagonisme frontal. La raison positive et l'interprétation positive de la nature, fermées à toute transcendance, à toute recommandation morale qui émanerait de ce qui précède l'existence humaine, minent les fondements du droit, fondements qui avaient été encore il y a peu, communs au christianisme et aux sociétés sécularisées. Dérivant à l'écart du courant de la loi naturelle, ce que le Pape nomme avec finesse une écologie de l'homme, l'anthropologie contemporaine va dans le mur, incapable de rendre compte des attentes profondes de la vie humaine .

Le second courant d'interprétation met l'accent sur le caractère "épistémologique"  des transformations de la culture contemporaine. Ce qui est en cause dans cette vision, ce sont moins les fondements anthropologiques, la vision de l'humain, que la façon de recevoir et de construire la vérité. On pourrait selon cette vue parler d'une métamorphose de la conscience collective, tenant à une mise en cause du caractère absolu de l'autorité. Selon cette vision, l'anthropologie chrétienne, ou toute forme de postulat éthique, ne sont pas a priori rejetés comme inexacts, mais perdent leur crédit lorsqu'ils sont présentés sous le sceau d'une certitude exclusive . On serait alors moins dans une crise des valeurs que dans une crise des modalités de leur transmission, ouverte par une relation nouvelle aux diversités des savoirs et des expériences.

Je suis personnellement porté à accorder de l'importance à cette autre manière de voir la crise de la conscience occidentale, dans la mesure où c'est ce qu'il m'a été donné d'observer depuis les responsabilités que j'ai exercées à la tête de la cellule de prospective de la Commission européenne, où une de nos tâches a consisté à tenter de comprendre la perte de crédit de l'idéal européen. Il nous était apparu alors que la perte de crédit des idéaux venus d'en haut, ou d'un passé glorieux concernait moins leur substance objective que la manière subjective dont ils se proposaient aux citoyens affranchis de la tutelle d'une autorité absolue. Nous reconnaissions à l'époque trois canaux distincts de cette mise en cause de l'autorité absolue :
•    Le canal politique, mis en évidence par les philosophes de l'École de Francfort, dont le plus illustre était Jürgen Habermas. Influents lors de la réunification allemande, même s'ils ne furent pas suivis par un chancelier conservateur, ils montraient que l'action politique se déterminait non plus seulement en fonction de l'autorité du vote, mais aussi dans le contexte d'une délibération plus large avec les citoyens concernés, "l'agir communicationnel".
•    Le canal scientifique, inauguré par des chercheurs éminents, tels Ilya Prigogine, ce prix Nobel de chimie, qui contribua à relativiser l'autorité absolue de la science dans son domaine, dès lors qu'au fur et à mesure des découvertes successives s’élargissait le champ de ce qui demeurait inconnu. Autrement dit, la science ne constitue pas le refuge ultime d'une autorité où se logerait une connaissance incontestable au moins dans le domaine du raisonnable, dans nos temps de moralité incertaine. La science devrait trouver désormais une place plus modeste au service de questions de la société, questions dont la formulation adéquate, attentive aux besoins réels, devenait un enjeu prépondérant pour la recherche elle-même.
•    Enfin le canal social, si l'on peut par cet adjectif caractériser la qualité des relations interpersonnelles dans l'ensemble de la société. C'est bien une mue sociale que porte le courant culturel de l'égalité hommes femmes, au-delà des outrances qui en viennent à nier toute différence entre les sexes. En mettant en cause les situations de domination masculine "naturelle", y compris dans le couple, au bénéfice d'une relation plus équilibrée, bien que complexe, car à établir et vivre au jour le jour, le courant de l'égalité hommes femmes a sans aucun doute puissamment contribué au recul de l'autorité absolue, ce qui, une fois encore ne signifie pas le renoncement à l'exercice de l'autorité, mais l'inscrit dans une perspective plus fragile, plus conditionnée par un dialogue et une écoute, tantôt mal supportés, tantôt source d'un approfondissement véritable de la relation.

Si l'on accorde de l'importance à cette deuxième vision, on aura garde de tomber trop vite dans l'accusation de relativisme moral, portée contre nos sociétés contemporaines. On insistera plutôt sur le fait que la conscience d'un pluralisme accru de la société, conduit au respect de la diversité des convictions de manière plus effective que par le passé. Ce respect appelle à son tour une approche nouvelle de la recherche des solutions pratiques aux problèmes communs. Pour autant il ne bannit pas, au contraire, l'expression des convictions. Pour autant la vie démocratique ne démarre pas à zéro chaque jour. Elle continue de s'appuyer sur un fond de convictions grosso modo héritées de la charte des droits humains fondamentaux . Mais les applications de cette charte et les interprétations que sollicitent des situations toujours nouvelles passent désormais par l'exercice d'une délibération collective, dans les bons cas, par de sourdes luttes d'influence dans les moins bons.

2°) À la lumière de ces enjeux, considérons l'argument d'une nouvelle évangélisation.

Comment face à de tels bouleversements, anthropologiques ou épistémologiques, ne pas se rendre à la nécessité de repenser ou de revivre les démarches de l’évangélisation, ce dévoilement de l'amour du Père pour le monde, auquel les croyants sont invités à participer? Le fait que les croyants vivent dans un monde qui a perdu les références élémentaires à la foi chrétienne, qui ne vit plus les automatismes moraux qui en découlaient, mais cherche plus ou moins consciemment ses marques, conduit à inventer une autre forme d'évangélisation que celle qui consistait à re-susciter des réflexes endormis, mais toujours présents.

Cependant, selon la vision que l'on se fait de la transformation culturelle de nos démocraties, de "l'espace public" où se font connaître la proposition et le style de la vie chrétienne, on n'aura pas la même lecture de la nouvelle évangélisation.

Pour une partie de l'Église catholique, particulièrement semble-t-il à son sommet romain, la sécularisation semble bien synonyme d'une révolution anthropologique oublieuse de la dignité humaine fondamentale. L'analyse développée dans les lineamenta destinés à ouvrir la consultation en vue du synode sur la nouvelle évangélisation est ici sans équivoque . Elle se montre critique non seulement du monde et de la société séculière, mais aussi d'une partie des croyants catholiques qui se seraient laissé abuser par les apparences molles de l'idéologie relativiste. Le "détachement de la foi" où seraient tombés ces croyants, plus soucieux des implications sociales et politiques de la foi que d'un rattachement vivant et personnel au Christ, pourrait avoir contribué, par sa passivité, aux progrès de la sécularisation. En se mondanisant, en se socialisant à l'excès dans les tâches d'exécution temporelle, y compris diaconales, l'action catholique traditionnelle, aurait perdu la saveur qui en faisait le sel de la terre.

On sent dans diverses déclarations le Pape Benoît XVI, inquiet de cet affadissement . J'avoue personnellement être touché par cette inquiétude que je reçois comme un avertissement justifié à l'égard d'un activisme qui menace d'autant plus les "vieux chrétiens" qu'ils constatent la moindre audience de leurs initiatives, l'étiolement de leurs troupes. Comment ne pas recevoir le message selon lequel il convient avant toute chose pour le croyant qui souhaite témoigner de sa foi, de laisser fructifier en soi la Parole, de la prier et de la méditer avec humilité ?  Oui, sans aucun doute, une démarche de nouvelle évangélisation comporte une redécouverte en soi de l'Évangile, un dépistage des routines et des volontarismes de toute sorte qui nous guettent et peuvent étouffer la sève de la Parole.

J'ai plus de difficulté en revanche, à suivre l'autre conséquence d'une version combattante de la nouvelle évangélisation, qui semble requérir une visibilité des rites et des affirmations de Foi propres aux croyants, trouvant son expression privilégiée dans un affrontement quasi identitaire, à propos du début et de la fin de la vie, comme si la légalisation de l'avortement et l'euthanasie étaient les enjeux exclusifs de la sécularisation, comme si entre ces deux enjeux, en effet majeurs, ne se jouaient pas les conditions plus générales d'une vie digne au long de l'existence, appelant un engagement pour la cohésion sociale dans une perspective beaucoup plus vaste.

Si nous sommes fidèles à l'expérience de la vie chrétienne qui nous ouvre à la vie par l'attention aux plus faibles, aux plus modestes, nous n'échapperons pas à un affrontement avec les idéologies extrémistes du droit de chacun à disposer exclusivement de lui-même et d'obtenir la satisfaction de tous ses désirs. Mais un tel affrontement ne peut exprimer à lui seul la profondeur et la richesse de notre espérance. Il ne doit pas nous masquer l'étendue des attentes que nourrit notre société, par exemple au regard d'une vie familiale réussie, ou du devenir des générations futures, ou encore d'une société juste à l'heure où les causes d'accentuation des inégalités se multiplient. Face à l'étendue et à la profondeur de ces attentes, déçues par tant de satisfactions éphémères, il s'agit de redonner le goût de l'avenir, de donner à voir la force créatrice qui surgit de la gratuité et du don lorsqu'ils transfigurent des relations purement contractuelles fondées sur la simple réciprocité. Or, précisément, la chance de notre temps, c'est d'ouvrir un espace de dialogue et de débat : si la Foi ne va plus de soi, l'hostilité a priori à la Foi n'est pas non plus de mise dans une société qui récuse les prétentions à l'autorité indiscutable. Pour qu'une nouvelle évangélisation saisisse cette chance, elle doit se manifester non dans l'éclat de convictions tranchantes formulées dans une langue d'initiés, mais dans le langage de la raison commune, selon une argumentation accessible à tous, sachant qu'en définitive, c'est l'Esprit qui accomplit son œuvre au cœur de chacun.

Pour résumer ce que me semble être aujourd'hui la démarche de la nouvelle évangélisation, je ne puis mieux faire que d'évoquer les trois temps de la rencontre des Pèlerins d'Emmaüs, sorte de parabole de la relation entre le monde (en l'occurrence les pèlerins),et l'Église (qui cherche à imiter le Christ). Le premier temps est celui de l'écoute par le Christ du désappointement des pèlerins qui lui narrent le monde et ses misères telles qu'ils les vivent, désillusionnés qu'ils sont d'un salut matériel auquel ils avaient cru. Le second temps est celui d'une révélation prophétique qui donne à voir le monde autrement et ouvre aux découragés une voie libératrice, où ils pourront eux-mêmes devenir artisans d'une vraie libération. C'est donc un temps de conversion qui ouvre sur un troisième temps, celui de l'émerveillement que les pèlerins se doivent de partager aussi loin qu'ils le peuvent : c'est un temps d'espérance. Plutôt qu'incroyants actifs, nos contemporains sont désabusés, revenus de toutes les illusions dans lesquelles ils avaient placé des espoirs trompeurs. Mais ce désenchantement, pour reprendre le terme célèbre d'un Marcel Gauchet, est aussi l'aveu d'un vide, d'un manque où peut cheminer l'écho d'un témoignage qui s'appuie sur l'exemple d'une vie qui se donne, qui se rend présente là où la déception et le manque sont le plus patents.

3°) Ayant pris le parti d'une vision de la nouvelle évangélisation, peut-on concevoir une contribution particulière des Religieux et Religieuses ?

Au fil de la longue histoire de l’Église, parfois sujette aux incertitudes et aux hésitations, l’inventivité, la créativité de la vie religieuse a servi de boussole. On est encore en droit de le penser aujourd'hui, même si la crise des vocations en Europe n'épargne pas les communautés religieuses, masculines et féminines. La vie religieuse, ancrée dans les profondeurs de la vie sacramentelle et présente là où la déception et le manque sont les plus patents, peut être aujourd'hui au monde et parfois à l’Église, ce que le Christ fut aux Pèlerins d'Emmaüs. La vie religieuse procède en effet de cet éblouissement de ce "toi seul" que connaissent les Pèlerins lorsque l'Inconnu rencontré en chemin s'éloigne. En même temps elle s'incarne dans une action apostolique qui comprend aussi bien le temps de l'écoute silencieuse que celui de la pédagogie des Béatitudes.

Ce ne sont pas là des paroles flatteuses, mais plutôt la leçon que je retire de ma participation à une assemblée de la CORREF tenue à Lourdes il y a deux ans.

J'ai pris d'abord la mesure du fruit spirituel porté par le rassemblement des communautés masculines et féminines dans une organisation commune, fédérant l'ensemble des communautés. Selon le propos de Sœur Sylvie Robert, qui faisait la synthèse de deux années d'expérience de la CORREF, la coopération entre les congrégations masculines et féminines, deux mondes jusqu'à présent séparés, a fait ressortir avec netteté la complémentarité des deux vocations majeures qui pondèrent de diverses façons les vies consacrées : le pôle de la vie contemplative, qui est émerveillement ; le pôle de la vie apostolique, qui est écoute et encouragement prophétique .

En tant que laïc catholique, attaché par vocation à l'écoute et au discernement des attentes sociales du monde, je devais faire à Lourdes une autre découverte. L'assemblée avait été placée sous l'égide « de l'engagement et de la créativité de la vie religieuse, face aux attentes et craintes de notre temps ». Les travaux avaient donc été nourris par les résultats d'une vaste enquête conduite auprès de l'ensemble des congrégations, afin d'y déceler des initiatives apostoliques innovantes et pourtant fidèles à l’intuition, à la mission première de la Congrégation.

J'ai alors constaté que les initiatives innovantes des congrégations, qui se situaient pour l'’essentiel sur le terrain de l'action sociale, un terrain où depuis des siècles, les congrégations ont toujours été présentes, illustraient très précisément cinq des sept grands axes de priorités sociales que la Commission européenne, un an plus tôt, avait identifiées et recommandées aux 27 États membres de l'Union européenne : accueil et éducation des jeunes en grande difficulté d'insertion scolaire et professionnelle dans les quartiers difficiles ; soutien aux demandeurs d'asile dans la phase très délicate d'instruction de leurs dossiers ; accompagnement des femmes migrantes dépourvues de réseaux sociaux ; service auprès des personnes en fin de vie ; aide aux très jeunes parents dont la scolarisation est inachevée .

On pouvait à cet égard parler de démarches pionnières, car ces initiatives engagées pour plusieurs d'entre elles depuis une à deux décennies avaient largement précédé la prise de conscience politique de l'importance de ces enjeux par les responsables publics .

Pour la société, en l'occurrence pour les collectivités territoriales partenaires de la congrégation au titre de ces innovations, ce n'était évidemment pas l'effet de masse qui importait, mais une manière de faire, un style de vie pour reprendre un terme employé par le Père Theobald pour spécifier une présence qui manifeste la vie du Christ sans nécessairement l'invoquer. Et pour l’observateur des politiques sociales que je suis, c'était aussi l'étonnement de constater que ces manières et styles avaient le don d'incarner de façon étonnante les leçons qui se dégagent des recherches accomplies par les sciences sociales à partir de la comparaison des meilleures pratiques. On pouvait donc parler d'une sorte de modèle de vie sociale, proposé, non imposé, à partir de ces situations frontières, ces situations limites où se joue la cohésion future de nos sociétés.

Ici, dans un quartier populaire de la région lyonnaise, des Oratoriens ont développé avec l'initiative du Valdocco, une démarche pédagogique destinée aux jeunes en échec. Non seulement ils parviennent à combler le manque de confiance en eux-mêmes de ces jeunes, à l'origine de leurs troubles, mais ils donnent de l'éducateur, membre d'une communauté qui le nourrit et se nourrit de son expérience, une image forte, particulièrement bienvenue à l'heure où les difficultés de cette tâche sont propres à décourager.
Analysée par des spécialistes de l'éducation, la démarche du Valdocco conjugue trois caractères qui constituent, pris ensemble, une innovation pédagogique : à l'égard de chaque jeune, une relation personnelle et globale, qui le touche de la vie à la maison, jusqu'aux loisirs, en passant par la vie scolaire, grâce à laquelle l'ensemble de ses capacités et de ses dons sont mis en valeur ; une volonté de métissage social, qui dépasse le cadre géographique du quartier où les jeunes en difficulté sont souvent enfermés ; une approche collégiale du travail social, avec la possibilité pour les éducateurs, de se confier à des référents expérimentés.
Pour le Frère Jean-Marie Petitclerc, porte-parole de cette expérience, il y a un "liant" secret qui noue ces trois dimensions, celui de l’Évangile. Pour lui, "l'Évangile n'est pas qu'un discours, c'est une pédagogie. Jésus ne prend quasiment pas l'initiative d'un dialogue, sauf avec la Samaritaine et avec les pèlerins d’Emmaüs. Il répond à des questions. Telle est la pastorale du Valdocco : s'intéresser à la situation des jeunes et les mettre en situation d'aider, par le biais d'une rencontre avec un adulte qui pourra lui dire "J'ai besoin de toi..."

Là, en région parisienne où se concentre une grande part des familles migrantes, les religieuses des Champs de Booz. Réunissant des membres de plusieurs congrégations, elles sont devenues des médiatrices indispensables entre mairies, préfectures, et associations d'accueil. Leur secret, auprès de ces femmes qui retrouvent confiance avec elles, c'est de former avec leurs sœurs du monde entier, une communauté mondiale qui parle les langues des migrantes. L’accueil est donc universel, mais le style de la présence est religieux, tissé de dialogue et de cette qualité du lien qui provient du don de soi-même, un don contagieux. Ainsi, l'une de ces sœurs, Myriam, peut-elle dire spontanément à la journaliste qui l'interroge : "Ici, on voit plus de joies que de misère".

Ailleurs encore, au cœur de Paris, à l'hôpital Jeanne Garnier, ce sont des Xavières qui font depuis 1988 œuvre pionnière dans l'accompagnement des personnes en fin de vie. La réponse xavière à ce qui est devenu une question de société autour du "droit de mourir dans la dignité", me semble exemplaire. C'est une réponse raisonnée, comme le confie une responsable de la communauté. "Notre fondatrice, Claire Monestès, nous invite à porter le souci des questions de société et à être présentes aux questions du monde actuel. En 1985, nous étions déjà en plein débat entre euthanasie et soins palliatifs. Individuellement les Xavières étaient impliquées ; nous avons décidé d'y répondre en tant que congrégation." En même temps, ce choix raisonné est un acte de foi. Avec Jeanne Garnier, les Xavières mettent en œuvre une relation nouvelle, qui ne tardera pas à être citée en exemple, entre la communauté hospitalière des soignants et la communauté de l’accompagnant, les Xavières faisant partie de l'une et de l'autre.

Comme il arrive souvent avec l'innovation sociale, ses fruits déplacent le problème initial. Le droit à mourir dignement met en cause la relation théorique abstraite entre la société et une personne en souffrance à l'approche de sa fin de vie. La pratique des sœurs à Jeanne Garnier donne à voir que ce qui est en cause, c'est la qualité de la relation entre cette personne en souffrance et les différents cercles qui se rejoignent autour d'elle, comme entre ces cercles : proches, soignants, accompagnants. Une question qui, posée dans un cadre individuel restait insoluble ou confrontée à une contradiction insurmontable, reçoit une issue dans un cadre "social", au sens fort du terme, où chacun se reconnait co-responsable des autres, une vision qui trouve toute sa force lorsque l'autre est privé de son autonomie.


Conclusion.

Revenons au final à la question qui m'était posée : quel sens peut encore avoir aujourd'hui la vie religieuse, dans sa double dimension contemplative et apostolique indissociable, dans un monde qui semble devenu opaque à toute transcendance, et où simultanément la raréfaction des vocations religieuses, au moins dans la partie occidentale du monde chrétien, est spirituellement décourageante et concrètement paralysante ?

•    J'espère avoir d'abord suggéré que nos sociétés ne sont pas opaques à la transcendance, mais qu'elles aspirent à la redécouvrir en pleine conscience, dans le cadre d'un dialogue où la part du témoignage, de la disponibilité à répondre à des questions est essentielle. C'est la part "épistémologique» de mon exposé.

•    En second lieu, vous conviendrez que les Congrégations n'ont pas été créées afin d'être florissantes, mais pour porter et faire mûrir la semence de la Parole dans le terreau de la société, voire dans le terreau de l'Église elle-même. Comme le répète à l'envi Monseigneur Dagens, le nombre des vocations ne peut être un critère de succès apostolique ou spirituel. Dès lors que le fruit s'est répandu dans la société, au-delà des institutions de la Congrégation, d'autres champs d'humanité se révèlent en friche et en attente. Les exemples d'innovation sociale ou sociétale que j'ai évoqués montrent la "pertinence" de la vie religieuse lorsqu'elle se porte dans ces lieux de nouvelles fractures sociales, tels que le consensus politique européen les constate aujourd'hui, sans avoir de réponses claires.
•    On ne peut s'empêcher de penser, à partir d'une vue historique, que nous assistons en Europe, à un troisième temps de la cohésion sociale. Le premier temps a été celui des défricheurs religieux, toujours aux avant-postes des actions économiques : songeons aux bénédictins, cisterciens et franciscains ; ou sociales : songeons aux domaines de l’éducation, de la santé, de l'assistance sociale qui se sont opposées à la déshumanisation des sociétés médiévales et modernes. Le second temps est celui des grandes institutions laïques couvrant ces mêmes champs, au nom d'une solidarité nationale issue des droits de l'homme. Le troisième temps est le nôtre. Malgré leur caractère théoriquement universel, malgré un équilibre sophistiqué entre marché et protection sociale, ces institutions ne parviennent pas à endiguer les maux sociaux. Le risque de déshumanisation n'a pas disparu. Mais il se situe désormais dans la mécanisation des relations sociales. D'où la pertinence de ces nouvelles initiatives des religieux et religieuses, qui ne valent pas par leur masse, qu'on peut qualifier de minuscule, mais par le fait qu'elles restaurent l’humain, le vivant, dans sa profondeur.
•    Ce qui conduit à dire un mot de la pauvreté évangélique. Même chez saint François, cette pauvreté n'était pas un but, mais un chemin d'existence, en vue de libérer la qualité des relations personnelles et sociales, frelatées par l'accaparement excessif des richesses. De quoi dois-je me dépouiller, qui n'est pas vital, afin d'ouvrir la voie à des possibilités de vie nouvelle ?
•    Pour autant, doit-on limiter l'ambition de la vie apostolique religieuse à alimenter l'innovation sociale, à être la nouvelle Croix Rouge de nos sociétés blessées ?  Ce serait évidemment très réducteur, comme le serait une nouvelle évangélisation qui prendrait prétexte des maux actuels de nos sociétés pour imposer des solutions chrétiennes alternatives. D'une part, gardons-nous de toute arrogance à l'égard de nos sociétés, car elles font preuve, à bien des égards, d'une capacité critique et d'un progrès dans le respect de la dignité humaine qui doivent demeurer pour nous un sujet d'interrogation, voire une source d'inspiration. D'autre part, faisons confiance à l'Esprit : c'est lui qui transforme le monde, à partir et bien au-delà des intuitions prophétiques auxquelles il nous est donné de participer.

Jérôme Vignon


Notes :

[1] C’est l’état d’esprit général du texte publié en octobre 2011 par le Conseil Épiscopal Famille et Société de la conférence des Évêques de France, intitulé « Grandir dans la crise ».

 

[2] « Le risque de notre époque réside dans le fait qu’à l’interdépendance déjà réelle entre les hommes ne corresponde pas l’interaction éthique des consciences et des intelligences dont le fruit devrait être l’émergence d’un développement vraiment humain ». Lettre encyclique Caritas in Veritate, juillet 2009, paragraphe 9.

 

[3] Monseigneur Claude Dagens, « Catholiques en France, réveillons-nous ! », éditions Bayard, 2011.

 

[4] Discours de clôture de l’assemblée générale de la COMECE, par Monseigneur van Luyn, Mars 2012.

 

[5] Dans une déclaration récente d’octobre 2012 intitulée « Pour une Union européenne solidaire et responsable », les Évêques de la COMECE ont fait des propositions pour que les valeurs de l’économie sociale de marché, proches de celles de la doctrine sociale de l’Église, puissent perdurer à l’échelle de l’Union européenne.

 

[6] En Saint Jean, chapitre XVII, versets 13 à 15.

 

[7] Discours du Pape Benoît XVI devant le Bundestag, mai 2012. « Là où la raison positiviste s’estime comme la seule culture suffisante, reléguant toutes les autres réalités culturelles à l’état de sous-culture, elle réduit l’homme, ou même, menace son humanité. »

 

[8] Ibidem : « La raison positiviste qui se présente de façon exclusiviste et n’est pas en mesure de comprendre quelque chose au-delà de ce qui est fonctionnel, ressemble à ces édifices de béton armé sans fenêtres, où nous nous donnons le climat et la lumière tout seuls et nous ne voulons plus recevoir ces deux choses (ndlr : nature et raison) du vaste monde de Dieu.

 

[9] Par épistémologique, on entend tout ce qui touche à la façon dont se constitue le savoir, les connaissances, notamment scientifiques, et non pas directement le contenu de ce savoir.

 

[10] Subissant ainsi le reproche symétrique de celui du Pape au rationalisme positif exclusiviste.

 

[11] Cette charte dont la version la plus récente est mise en annexe du Traité de Lisbonne, désormais ratifiée par les 27 États membres de l’Union européenne, a précisément été élaborée dans un cadre procédural délibératif prenant en compte la diversité des sources culturelles de la conscience européenne, y compris, et de façon très significative, la source chrétienne, ainsi que le note un texte de la COMECE de 2003 « Ouvrons nos cœurs ».

 

[12] Lineamenta en vue d’un synode pour une nouvelle évangélisation, Février 2012.

 

[13] « Vous vivez dans un contexte dans lequel le christianisme se présente comme le cadre de foi qui a accompagné, au cours des siècles le chemin de tant de peuples, également au travers d’épreuves et de persécutions durables. Les multiples témoignages présents sont partout l’expression éloquente de cette foi : les églises, les œuvres d’art, les hôpitaux, les bibliothèques, les écoles ; le cadre même de votre ville, ainsi que celui des campagnes et des montagnes, constellées de références au Christ. Et pourtant cette appartenance au Christ risque aujourd’hui de se vider de ses vérités et de ses contenus les plus profonds ; elle risque de devenir un horizon qui n’embrasse plus la vie que superficiellement, et dans ses aspects plutôt sociaux et culturels ; elle risque de se réduire à un christianisme dans lequel l’expérience de la foi en Jésus Christ n’illumine plus le chemin de l’existence, comme nous l’avons entendu dans l’Évangile d’aujourd’hui à propos des deux disciples d’Emmaüs qui, après la crucifixion de Jésus, s’en revenaient chez eux plongés dans le doute, la tristesse et dans la déception. Cette attitude tend malheureusement à se diffuser également sur votre terre : cela a lieu lorsque les disciples d’aujourd’hui s’éloignent de la Jérusalem du Crucifié et du Ressuscité, en ne croyant plus dans la puissance et dans la présence vivante du Seigneur. » Homélie du Pape Benoît XVI aux fidèles rassemblés à Mestre (Vénétie) le 8 mai 2011.

 

[14] « Relecture des objectifs théologiques et enjeux », par Sœur Sylvie Robert, exposé du 19 novembre 2008 devant l’AG de la CORREF.

 

[15] “Un agenda social renouvelé : opportunités, accès et solidarité dans l’Europe du XXIème siècle ». Communication de la Commission européenne, 2 juillet 2008.

[16] Les exemples cités sont issus d’un travail d’enquête auprès des congrégations mené tout au long de l’année 2011 pour la CORREF, par Florence de Maistre.